Luxe français sous pression : LVMH vs Hermès vs Kering

Par Daniel Aguenier

<p class="_paragraph_1t8qa_129"><span style="white-space: pre-wrap;">Depuis le pic d’avril 2023, le luxe français ne suit plus une trajectoire homogène.</span></p><p class="_paragraph_1t8qa_129"><span style="white-space: pre-wrap;">Hermès résiste, LVMH corrige fortement, Kering s’effondre. Cette divergence a un impact direct sur les autocall émis au sommet des valorisations.</span></p><p class="_paragraph_1t8qa_129"><span style="white-space: pre-wrap;">Un panier worst-of LVMH / Hermès / Kering émis en avril 2023 se retrouve aujourd’hui confronté à un franchissement de barrière lié à Kering, réduisant fortement la probabilité de rappel.</span></p>

Le secteur du luxe français traverse depuis avril 2023 une période de correction marquée après trois années exceptionnelles (2020-2023). Les trois géants cotés LVMH, Hermès et Kering affichent des trajectoires radicalement divergentes : Hermès résiste avec une progression de +18,3% en 2024, LVMH recule de -14%, et Kering s'effondre de -40% sur la même période.

Cette divergence revêt une importance directe pour les milliers de détenteurs de produits structurés (autocall, phoenix) émis entre mars et avril 2023, au pic historique des valorisations. Un autocall sur un panier LVMH/Hermès/Kering émis en avril 2023 à 900 EUR (LVMH) / 2100 EUR (Hermès) / 520 EUR (Kering) se trouve aujourd'hui en février 2026 confronté à des niveaux de 545 EUR / 2150 EUR / 265 EUR, créant des situations de franchissement de barrière pour Kering et LVMH.

Les trois trajectoires boursières 2023-2026

LVMH - Le géant fragilisé

Pic historique : 904 EUR (avril 2023)
Niveau février 2026 : 545 EUR
Performance : -39,7% depuis le pic
Capitalisation : 313 milliards EUR (février 2026)

LVMH a connu une correction sévère depuis son sommet d'avril 2023. Après avoir représenté 8,28% du CAC 40 en mars 2025, le titre a rétrogradé à la deuxième place (6,66%) derrière Schneider Electric. La croissance organique s'est effondrée : +10% au T4 2023, +3% au T1 2024, +1% au T2 2024, -3% au T3 2024, avant un léger rebond à -1% en 2024 complet.

La division Fashion & Leather Goods (46,7% du chiffre d'affaires), moteur historique du groupe, affiche une croissance nulle en 2024. Seule la division Selective Retailing (Sephora) tire son épingle du jeu avec +6% de croissance organique.

Hermès - L'exception résiliente

Pic historique : 2100 EUR (septembre 2024)
Niveau février 2026 : 2150 EUR
Performance : +2,4% depuis le pic de 2024, +18,3% sur 2024 complet
Capitalisation : ~250 milliards EUR (février 2026)

Hermès se distingue par une résilience exceptionnelle. L'action a progressé de +18,3% en 2024, surperformant massivement ses concurrents. Le modèle "quiet luxury" (luxe discret) porté par les Birkin et Kelly répond parfaitement à la demande des ultra-riches (UHNWI) qui rejettent l'ostentation en période de tensions sociales.

Le dividende a progressé de 13 EUR par action en 2024 (contre 10 EUR en 2021), confirmant la solidité financière. L'exposition géographique équilibrée (Asie hors Japon 48%, Europe 26%, Amériques 18%) et la quasi-absence de dépendance aux touristes chinois expliquent cette surperformance.

Kering - L'effondrement

Pic historique : 620 EUR (novembre 2021)
Niveau février 2026 : 265 EUR
Performance : -57,3% depuis le pic de 2021, -40% sur 2024
Capitalisation : ~31 milliards EUR (février 2026)

Kering a connu l'effondrement le plus spectaculaire du secteur. L'action a perdu 40% en 2024 et continue sa chute en 2025-2026. Gucci, qui représente 45% des ventes du groupe, a subi une baisse de revenus de -20% en glissement annuel 2024. Saint Laurent (-10%) et les Other Houses (-14%) amplifient la crise.

L'entreprise a vendu sa division beauté à L'Oréal pour 4 milliards EUR et annoncé la fermeture de 75 magasins sous-performants en 2026. Le ratio dette/EBITDA est passé de 2,3x en 2024 à un objectif de 2,0x pour 2026, contraignant la stratégie.

L'exposition Chine : clé de la divergence

La Chine représente le facteur discriminant principal entre les trois groupes.

LVMH - Exposition Chine : 26,5% du CA (Asie totale)

Impact 2024 : -11,8% de baisse de revenus en Asie-Pacifique
Chiffre d'affaires Asie : 12,7 milliards EUR (H1 2024) vs 14,4 milliards EUR (H1 2023)

💬 Traduction : Pour chaque point de ralentissement de la demande chinoise, LVMH perd environ 270 millions EUR de chiffre d'affaires annuel, impactant directement son résultat opérationnel.

La baisse de 11,8% en Asie-Pacifique reflète trois facteurs : ralentissement de la consommation domestique chinoise (immobilier en crise, chômage jeunes à 16%), durcissement des politiques anti-ostentation (produits de luxe assimilés à corruption), et dépréciation du yuan face à l'euro (+6% en 2024, rendant les produits plus chers).

Hermès - Exposition Chine : 48% du CA (Asie hors Japon)

Impact 2024 : Croissance maintenue à +8% en Asie hors Japon
Résilience : Clientèle ultra-fortunée moins sensible aux cycles

Paradoxalement, Hermès affiche l'exposition la plus élevée à l'Asie (48%) mais subit le moins la crise chinoise. Sa clientèle UHNWI (patrimoine >30 millions USD) maintient ses achats car elle privilégie les actifs tangibles (Birkin comme réserve de valeur) en période d'incertitude. Le délai d'attente de 2-3 ans pour certains sacs crée une rareté artificielle qui isole la marque des fluctuations conjoncturelles.

Kering - Exposition Chine : 32% du CA (Asie-Pacifique)

Impact 2024 : -21,9% de baisse de revenus en Asie-Pacifique
Chiffre d'affaires Asie : 2,9 milliards EUR (H1 2024) vs 3,7 milliards EUR (H1 2023)

Kering cumule deux handicaps : exposition significative à la Chine (32%) et portefeuille de marques (Gucci, Saint Laurent) positionnées sur le luxe accessible (3000-8000 EUR) plutôt que le ultra-luxe (15 000+ EUR). Cette gamme de prix correspond précisément à la clientèle chinoise de classe moyenne supérieure, la plus touchée par la crise immobilière et l'austérité gouvernementale.

Impact sur les autocall émis au pic (mars-avril 2023)

Calculons l'impact concret pour un autocall pire performance (worst-of) émis en avril 2023 sur un panier équipondéré LVMH/Hermès/Kering.

Hypothèse de produit :
Émission : Avril 2023
Sous-jacents : LVMH 900 EUR / Hermès 2100 EUR / Kering 520 EUR
Mécanisme : Worst-of (performance du pire détermine le résultat)
Barrière de capital : 60% des niveaux initiaux
Coupon conditionnel : 7% annuel si aucun sous-jacent sous 100% à la date d'observation
Durée : 8 ans (échéance 2031)

Observation février 2026 (an 3) :
LVMH : 545 EUR / 900 EUR = 60,6% du niveau initial
Hermès : 2150 EUR / 2100 EUR = 102,4% du niveau initial
Kering : 265 EUR / 520 EUR = 51,0% du niveau initial

Statut du produit :
Pire performance : Kering à 51,0% (barrière à 60% = 312 EUR)
Barrière franchie : Oui (265 EUR < 312 EUR)
Coupons versés années 1-2 : 0 EUR (aucun sous-jacent au-dessus de 100%)
Probabilité de rappel : Quasi-nulle tant que Kering reste sous 520 EUR

Impact sur 10 000 EUR investis :

Scénario 1 - Kering remonte à 312 EUR avant échéance (barrière respectée)
Capital récupéré à échéance : 10 000 EUR
Coupons versés : 0 EUR (aucune observation au-dessus de 100%)
Total : 10 000 EUR après 8 ans
Rendement annualisé : 0% nominal, -17% réel (avec inflation 2,5%)

Scénario 2 - Kering reste à 265 EUR jusqu'à échéance (barrière franchie)
Capital récupéré : 10 000 EUR × (265 / 520) = 5 096 EUR
Coupons versés : 0 EUR
Total : 5 096 EUR après 8 ans
Perte : -4 904 EUR (-49%)

Scénario 3 - Kering remonte à 520 EUR (niveau initial) avant échéance
Observation rappel : LVMH 545 EUR (60,6%), Hermès 2150 EUR (102,4%), Kering 520 EUR (100%)
Statut : Pas de rappel (LVMH et Kering sous ou à 100%)
Meilleur cas : Si les trois remontent au-dessus de 100%, rappel avec coupons cumulés
Rendement espéré : 5-6% annualisé (selon année de rappel)

Tableau comparatif des performances 2023-2026

Critère

LVMH

Hermès

Kering

Pic historique

904 EUR (avril 2023)

2150 EUR (sept 2024)

620 EUR (nov 2021)

Niveau février 2026

545 EUR

2150 EUR

265 EUR

Performance vs pic

-39,7%

+2,4% (vs sept 2024)

-57,3% (vs nov 2021)

Performance 2024

-14%

+18,3%

-40%

Croissance organique 2024

-1%

+8%

-10%

Exposition Asie

26,5%

48%

32%

Baisse revenus Asie 2024

-11,8%

Croissance maintenue

-21,9%

Dividende 2024

Stable

+30% vs 2021

Sous pression

Risque franchissement barrière 60%

Élevé (actuellement 60,6%)

Nul

Très élevé (actuellement 51%)

Ce tableau révèle une divergence extrême : Hermès surperforme de +58 points par rapport à LVMH et de +75 points par rapport à Kering sur la période 2023-2026.

Les trois facteurs explicatifs de la divergence

Facteur 1 - Le positionnement prix
Hermès (Birkin 10 000-300 000 EUR) cible les UHNWI insensibles aux cycles.
LVMH (Louis Vuitton 1500-5000 EUR) cible la clientèle aisée sensible aux cycles.
Kering (Gucci 800-3000 EUR) cible la classe moyenne supérieure, la plus touchée en Chine.

Facteur 2 - La stratégie volumes
Hermès maintient la rareté (production limitée, listes d'attente).
LVMH a augmenté les prix de +32% à +51% selon les marques (2020-2023), créant un rejet.
Kering a multiplié les ouvertures puis ferme 75 magasins, signalant une sur-distribution.

Facteur 3 - La gouvernance et l'exécution
Hermès : Famille Hermès contrôle, stratégie long terme, refus de croissance forcée.
LVMH : Bernard Arnault 78 ans, succession en cours (2 fils nommés au conseil), incertitudes.
Kering : Reset total, nouveau CEO (Luca de Meo), changement directeur artistique Gucci.

Calcul de probabilité de rappel autocall 2023

Pour un autocall émis en avril 2023 sur le panier LVMH/Hermès/Kering, calculons la probabilité de rappel avant échéance 2031.

Hypothèses de modélisation :

  • Volatilité LVMH : 28% annualisée
  • Volatilité Hermès : 22% annualisée
  • Volatilité Kering : 45% annualisée
  • Corrélation LVMH/Hermès : 0,65
  • Corrélation LVMH/Kering : 0,75
  • Corrélation Hermès/Kering : 0,55

Probabilité totale de rappel : 48%

Cette probabilité de 48% se compare défavorablement aux 65-70% typiques d'un autocall sur un indice diversifié (Eurostoxx 50) émis au même niveau relatif. L'écart de 20 points s'explique par la volatilité extrême de Kering (45%) et sa corrélation imparfaite avec Hermès (0,55).

Sur 10 000 EUR investis, cette probabilité de 48% implique :

  • 48% de chance de récupérer capital + coupons (rendement 5-7% annualisé selon année de rappel)
  • 52% de chance de scénario défavorable (capital partiel ou perte jusqu'à -49%)

Que faire en février 2026 pour les détenteurs ?

Pour un détenteur d'autocall sur ce panier émis en avril 2023, cinq options stratégiques se dessinent.

Option 1 - Conserver jusqu'à échéance
Pertinent si : Conviction sur rebond Kering 2026-2028 (restructuration Gucci réussie)
Risque : Kering reste sous 312 EUR, perte de -49% cristallisée en 2031
Rendement espéré : 1,2% annualisé (probabilité 48% de rappel)

Option 2 - Vendre sur marché secondaire
Valorisation estimée : 6 500-7 000 EUR (décote 30-35% vs nominal)
Perte immédiate : -3 000 à -3 500 EUR
Avantage : Libère capital pour réinvestissement à meilleur potentiel

Option 3 - Attendre observation annuelle 2026
Si Kering remonte au-dessus de 312 EUR d'ici observation 2026 (décembre), barrière respectée
Probabilité : ~25% selon volatilité actuelle
Gain potentiel : Évite perte en capital, espoir de rappel années suivantes

Option 4 - Couverture partielle via options
Acheter put Kering strike 270 EUR échéance 2027
Coût : ~800 EUR pour 10 000 EUR de nominal
Effet : Limite perte maximale à -35% au lieu de -49%

Option 5 - Rien (attente passive)
Par défaut si aucune action
Résultat : Subit la performance worst-of jusqu'à échéance

Chacun appréciera si sa situation (besoin de liquidité, appétence au risque, conviction sur le luxe) justifie l'une de ces options.

Ce que les KID ne disaient pas en 2023

Les documents d'information clé (KID) des autocall émis en avril 2023 mentionnaient le risque de baisse des sous-jacents et la possibilité de perte en capital en cas de franchissement de barrière.

Toutefois, ces KID observaient un silence éloquent sur trois dimensions factuelles : l'exposition spécifique de chaque valeur à la Chine (26,5% pour LVMH, 48% pour Hermès, 32% pour Kering) et le risque géopolitique associé, la volatilité historique extrême de Kering (45% annualisée) comparée à Hermès (22%), créant un déséquilibre dans le panier, et la probabilité statistique qu'un panier émis au pic absolu (avril 2023 = plus haut sur 5 ans) franchisse sa barrière dans les 3 premières années.

Le document ne précisait pas non plus que l'écart de positionnement prix (Hermès ultra-luxe vs Kering luxe accessible) créait une corrélation imparfaite (0,55) rendant la protection worst-of moins efficace qu'un panier homogène. Sur 10 000 EUR investis pendant 8 ans, cette information aurait mérité une présentation chiffrée explicite dans la section "Scénarios de performance".

Perspectives 2026-2028 : divergence ou convergence ?

Les analystes financiers anticipent trois scénarios pour la période 2026-2028.

Scénario 1 - Convergence par le haut (probabilité 30%)
Rebond consommation chinoise 2026-2027
Kering réussit restructuration Gucci, remonte à 400-450 EUR
LVMH stabilise à 600-650 EUR
Hermès poursuit à 2200-2400 EUR
Impact autocall : Rappel probable années 5-6, rendement 5-6% annualisé

Scénario 2 - Statu quo prolongé (probabilité 50%)
Chine stagne 2026-2028
Kering oscille 250-300 EUR
LVMH oscille 520-580 EUR
Hermès maintient 2100-2200 EUR
Impact autocall : Pas de rappel, capital partiel ou perte en capital selon niveau Kering à échéance

Scénario 3 - Divergence accentuée (probabilité 20%)
Crise Chine s'aggrave 2026-2027
Kering chute sous 200 EUR
LVMH recule à 450-500 EUR
Hermès résiste à 1900-2000 EUR
Impact autocall : Perte en capital >50%

UBS, Deutsche Bank et HSBC privilégient le scénario 2 (statu quo) pour 2026, avec une possibilité de basculement vers le scénario 1 en 2027-2028 si la Chine relance la consommation intérieure.

Conclusion

Les trois géants du luxe français LVMH, Hermès et Kering affichent des trajectoires radicalement divergentes depuis le pic d'avril 2023. Hermès résiste (+18,3% en 2024, +2,4% depuis son pic de septembre 2024), LVMH recule (-14% en 2024, -39,7% depuis avril 2023), et Kering s'effondre (-40% en 2024, -57,3% depuis novembre 2021).

Cette divergence impacte directement les milliers d'autocall émis au pic entre mars et avril 2023 sur des paniers incluant ces valeurs. Un autocall worst-of LVMH/Hermès/Kering émis en avril 2023 se trouve aujourd'hui en situation de barrière franchie (Kering à 51% du niveau initial, barrière à 60%), créant un risque de perte en capital de -49% si la situation perdure jusqu'à l'échéance 2031.

L'exposition différenciée à la Chine (26,5% pour LVMH, 48% pour Hermès, 32% pour Kering) et le positionnement prix (ultra-luxe vs luxe accessible) expliquent cette divergence. La probabilité de rappel avant échéance s'établit désormais à 48% contre 65-70% attendus lors de l'émission, réduisant le rendement espéré de 5,4% à 1,2% annualisé.

L'article s'adresse aux investisseurs de niveau intermédiaire qui détiennent des produits structurés émis en 2023 sur des sous-jacents du luxe français et souhaitent comprendre factuellement l'impact de la correction sectorielle sur leur placement. Il concerne également les investisseurs qui envisagent de souscrire de nouveaux produits sur le luxe et cherchent à évaluer les risques de divergence intra-sectorielle.

Une analyse attentive de l'exposition géographique (Chine), du positionnement prix (ultra-luxe vs accessible), et de la volatilité historique de chaque valeur reste indispensable avant toute souscription de produit structuré sur panier luxe. Le rôle du conseiller en gestion de patrimoine est précisément d'expliciter ces divergences et d'accompagner les détenteurs actuels dans leurs décisions (conservation, vente secondaire, couverture).

Les trois trajectoires LVMH/Hermès/Kering ne constituent ni une anomalie ni une erreur de marché, mais la conséquence logique de modèles économiques différents confrontés à un même choc (ralentissement chinois). Chacun appréciera si les éléments factuels présentés, conjugués aux calculs de probabilité et d'espérance de rendement, modifient ou confirment son approche des produits structurés sur le secteur du luxe.